Début juillet, pendant quatre jours, la gouvernance mondiale de l’IA s’est écrite à Genève. Le premier Dialogue mondial de l’ONU sur le sujet s’est tenu à Palexpo les 6 et 7 juillet. Le sommet AI for Good de l’UIT a suivi jusqu’au 10, avec quelques 12 000 participants venus de 170 pays. António Guterres a résumé l’enjeu par une formule qui a fait le tour des médias : gouverner l’IA par conception, ou bien dériver par défaut.
Pendant ce temps, à quinze minutes de tram de là, des centaines de PME genevoises se posaient une question nettement plus terre à terre. Est-ce que tout cela les concerne ? Ou est-ce encore une de ces grand-messes internationales dont la ville a le secret, et qui ne changent rien à leur quotidien ?
La réponse honnête, elle tient en deux temps. Non, rien ne change demain matin dans votre gestion. Mais deux échéances bien réelles vous concernent déjà, et le bruit du sommet les recouvre.
Gouvernance mondiale de l’IA : ce qui s’est décidé à Palexpo
Reprenons depuis le début, parce que le paysage s’est densifié vite. En août 2025, l’Assemblée générale de l’ONU a créé deux mécanismes par consensus. D’un côté, un groupe scientifique international de 40 membres, un peu sur le modèle du GIEC pour le climat. De l’autre, le fameux Dialogue mondial qui vient de se réunir pour la première fois.
Le groupe scientifique est coprésidé notamment par Yoshua Bengio. Il a rendu son premier rapport le 1er juillet dernier, et son constat mérite d’être lu tel quel : les capacités de l’IA progressent plus vite que la compréhension scientifique, et plus vite que la capacité des gouvernements à s’adapter.
Voilà pour le décor mondial. Il est réel, il est important, et il se joue littéralement chez nous. La Confédération organisera d’ailleurs en 2027 un sommet mondial sur l’IA, avec l’appui du canton de Genève.
Des principes à Genève, des règles ailleurs
Seulement, un dialogue onusien produit des principes, pas des obligations. Aucune discussion de Palexpo ne crée de règle applicable à une fiduciaire de Plainpalais ou à un atelier mécanique d’Yverdon. Ce qui crée des règles, c’est le droit. Et le droit avance dans un tout autre calendrier.
Côté suisse, le Conseil fédéral a posé sa ligne en février 2025. Il ratifie la Convention du Conseil de l’Europe sur l’IA, signée en mars 2025. Il adapte les lois secteur par secteur. Et il mise sur des mesures non contraignantes, du type codes de conduite. Pas de grande loi horizontale à l’européenne, donc, pour le moment.
Les départements fédéraux ont jusqu’à fin 2026 pour rendre leur copie. Un cadre légal suisse propre à l’IA n’existera donc pas avant 2027, au plus tôt. La Suisse régule par touches, dans la tradition du pays. Quant à la Convention du Conseil de l’Europe, elle vise d’abord les usages étatiques de l’IA, pas les vôtres.

Les deux textes qui vous concernent déjà
Est-ce que cela veut dire que vous pouvez utiliser l’IA sans aucun cadre d’ici là ? Non. Et c’est le premier point que beaucoup de dirigeants ratent.
La loi fédérale sur la protection des données s’applique déjà à tout traitement de données personnelles par un outil d’IA. Si votre assistante copie des dossiers clients dans ChatGPT pour rédiger des courriers, vous êtes dans le champ de la LPD. S’y ajoutent les questions de transfert de données à l’étranger. Ce sujet n’attend pas une loi sur l’IA : il existe déjà depuis septembre 2023 même.
Le deuxième point aveugle concerne les PME qui vendent en Europe. L’AI Act européen, lui, est une loi horizontale, et il s’applique par effet extraterritorial. Une entreprise suisse qui fournit un système d’IA utilisé dans l’Union tombe sous ses obligations, sans siège européen. Pareil pour un produit vendu là-bas avec une couche d’IA intégrée.
Le Conseil fédéral en tient compte, d’ailleurs. Sa feuille de route mentionne explicitement la compatibilité avec les partenaires commerciaux, pour éviter d’isoler les entreprises suisses. Si votre marché est romand, le sujet reste théorique. Si vous exportez des logiciels ou des machines avec de l’IA embarquée, il ne l’est plus du tout. Dans ce cas, l’AI Act mérite une heure de lecture sérieuse, une vraie. Et si vous préférez qu’on regarde cela avec vous, c’est le terrain de notre accompagnement IA et automatisation.
L’opportunité que personne ne regarde
Reste la question que personne ne pose sous cet angle. Qu’est-ce que la concentration genevoise change en tant qu’opportunité, et non en tant que menace réglementaire ?
Le canton ne s’y est pas trompé : sa délégation à Palexpo présentait l’écosystème local aux visiteurs. Pour une PME de la région, cette densité institutionnelle, elle a des retombées très concrètes. Les organisations internationales et les ONG achètent des services, y compris numériques. Et elles les achètent volontiers à des prestataires locaux qui comprennent leurs contraintes de confidentialité et de neutralité.
Un sommet de 12 000 personnes, c’est aussi des besoins en traduction, en événementiel, en développement, en communication. Sans compter le label implicite. Être une entreprise tech de la région qui héberge la gouvernance mondiale de l’IA, cela se raconte très bien auprès d’un client zurichois ou lyonnais.
Concrètement, par où passe cette clientèle institutionnelle ? L’essentiel des achats du système onusien transite par l’UNGM, le United Nations Global Marketplace. L’inscription y est gratuite et accessible pour une PME, pour autant qu’on prenne le temps de documenter proprement ses références. Les grandes ONG genevoises publient leurs appels d’offres de leur côté, souvent sur leurs propres sites d’ailleurs. Et la promotion économique du canton accompagne les entreprises locales qui veulent approcher ce marché. Rien de tout cela ne demande un lobbyiste. Cela demande un dossier propre et puis de la constance.
Il y a enfin un effet plus diffus, mais bien documenté : les talents. Les gens qui viennent travailler sur ces sujets-là à Genève forment un vivier que les PME locales peuvent atteindre. Pas en concurrençant les salaires de Google, mais en jouant la carte du sens et de la proximité. On l’observe à chaque grande conférence : une partie de ces profils cherche ensuite à rester dans la région, et regarde du côté des entreprises locales.
Trois gestes d’ici décembre
Alors, que faire de tout cela ? Trois gestes raisonnables, sans consultant ni budget.
Faites d’abord l’inventaire de vos usages réels d’IA, y compris les usages officieux de vos collaborateurs. C’est là que se loge le risque LPD, pas dans votre stratégie officielle.
Vérifiez ensuite si un de vos produits ou services touche le marché européen avec une composante IA. Si oui, le sujet AI Act passe devant tout le reste, et il vaut la peine d’être traité cette année encore.
Et si vous vendez aux organisations internationales, ou souhaitez le faire, inscrivez-vous dès maintenant dans les canaux d’achat locaux. Le sommet de 2027 se prépare en 2026. Les dossiers déposés tôt sont ceux qu’on retrouve ensuite dans les listes de prestataires au moment où les budgets se débloquent. Et ces listes-là, elles se remplissent bien avant les annonces officielles.
Le reste, les déclarations, les panels, les résolutions, tout cela suivra son cours avec ou sans vous. La gouvernance mondiale de l’IA s’écrit à Genève, et c’est une fierté locale bien légitime d’ailleurs. Ce qui compte pour votre entreprise, c’est de distinguer ce qui s’y décide de ce qui s’applique à vous. Sur ce second terrain, les deux textes qui comptent existent déjà. La LPD chez nous, l’AI Act chez nos voisins.